Un Arc-en-ciel das le desert

par | Avr 26, 2008 | voyages

Un Arc-en-ciel dans le desert

Texte: Brigitte Doumit
Photos: Tatiana Philiptchenko / Megapress.ca
Appeared in Elle Canada, Oct 2007 

À Nouakchott, la capitale de la Mauritanie, les doigts de fée des femmes donnent vie aux étoffes qui habillent de mille couleurs les silhouettes déambulant dans les rues ensablées du pays.

Dans une pièce mal éclairée d’un quartier pauvre de Nouakchott, une vingtaine de femmes sont assises à même le sol. Plusieurs sont concentrées sur leur ouvrage, une aiguille à la main. D’autres sont occupés à préparer le thé, un rituel mauritanien incontournable.

Ces femmes font partie d’une coopérative informelle qui réalise des melhafas, les robes traditionnelles portées par la gent féminine de ce pays de l’Afrique de l’Ouest. Ces tenues aux bleus, verts et jaunes chatoyants soulignent la grâce des Maures. Leurs silhouettes multicolores déambulent dans les rues ensablées de la République Islamique de Mauritanie, offrant un spectacle très différent de certains pays musulmans où les femmes portent la burka, le tchador ou le niqab.

Youné, la fondatrice de cette coopérative de femmes à Nouakchott, est en train d’élaborer un dessin sur une large bande de tissu en coton blanc. « Travailler au sein d’une coopérative nous permet de vendre nos melhafas plus facilement, donc d’avoir un revenu stable » confie t-elle.

En Mauritanie, ce sont souvent les femmes qui gagnent le pain du ménage. Le taux de divorce dans ce pays islamique est de 47 % pour les premiers mariages et, contrairement aux coutumes en vigueur dans nombre d’autres pays musulmans, les enfants demeurent avec leur mère.

Les divorces ne sont pas mal perçus et les femmes se remarient fréquemment, mais après chaque divorce elles se retrouvent avec plus de bouches à nourrir.

Youné a fini de tracer son dessin sur la bande de tissus de six mètres de long, qu’elle transmet à sa fille, Fatimetou. Celle-ci commence le délicat travail de petits points qui permet de réaliser les motifs des melhafas lors des bains de teinture. « Ce sont les dessins les plus délicats et les plus longs à réaliser qui rapportent le plus d’argent », explique Fatimetou. Les melhafas se vendentàunprixallantde14$à24$la pièce. Les doigts calleux de la jeune femme manient l’aiguille avec une précision fascinante sur les pourtours des dessins tracés au crayon. Cela fait huit ans que Fatimetou exécute les travaux d’aiguille sur les melhafas. Elle a commencé cette tâche ardue à l’age de dix ans.

« J’estime que pour réaliser ce genre de motif, j’aurai besoin d’approximativement cinq jours. À la fin, cette grande pièce d’étoffe sera transformée en une mince torsade », confie-t-elle. Un tas de tissus torsadés prêts pour la teinture sont déjà entassés dans un coin de la pièce. Les femmes travaillent fort pour préparer les melhafas, mais les coupures de courant, qui durent parfois 14 heures par jour, les empêchent souvent de travailler à la nuit tombée.

« Une des grandes difficultés pour nous, c’est le ravitaillement en eau, surtout en été », raconte la voisine assise à la droite de Youné. Après avoir préparé le bois et le charbon, elle verse le précieux liquide dans une large bassine métallique qu’elle place au-dessus du feu. L’eau courante est un phénomène rare à Nouakchott, une ville où il pleut en moyenne six jours par an. La sécheresse et la surpopulation assèchent vite le lac souterrain qui abreuve la capitale mauritanienne. La plupart des quartiers sont ravitaillés par des barils d’eau, ramenés par des chariots tirés par des ânes. Parfois, ce service archaïque connaît des ratés. Les habitants sont alors obligés de parcourir de longues distances pour se procurer de l’eau.

Hona mélange ensuite le colorant jaune dans l’eau chaude et des émanations désagréables remplissent soudain la pièce. Elle tourne chaque torsade de tissu avec sa main revêtue d’un gant en caoutchouc. Elle se concentre sur la partie dont elle veut changer la couleur. Le processus entier prend plusieurs jours et ressemble aux méthodes de teintures de type tie and dye, populaires en Occident pendant les années 70. Il faut utiliser une couleur à la fois et les tresses de tissu doivent sécher entre les différents bains de teinture.

Quand cette étape est terminée, les points sont délicatement coupés aux ciseaux pour révéler les motifs élaborés de l’étoffe. Cette opération est cruciale, car un mouvement brusque peut déchirer la nouvelle melhafa et réduire tout le travail à néant. Les melhafas sont ensuite lavées et séchées sur le toit avant d’êtres emballés et emportées pour êtres vendues dans le magasin de la coop.

Le système de coopérative fonctionne bien pour des femmes comme Youné. La plupart des groupes sont composés d’une trentaine de travailleuses provenant de la même famille ou du même quartier. La coopérative fait aussi office d’établissement d’enseignement : elle accepte des stagiaires pour une somme d’environ 5 $ par mois.

Malgré la quasi-absence de subventions de la part du gouvernement, le nombre de ces groupes continue d’augmenter. « Il existait 15 coopératives en 1982. Aujourd’hui, il y en a environ 1500 », confirme une porteparole du ministère du commerce. La plupart ne sont pas enregistrées auprès le gouvernement et demeurent donc des groupes informels, comme celui de Youné.

La Mauritanie est l’un des pays les plus pauvres au monde. Le revenu moyen par habitant est de 600 $ par an. Les Mauritaniennes savent qu’elles ont très peu de chance de gagner leur vie en travaillant seules, mais en unissant leurs forces, elles sont capables de gagner chacune de 60 $ à 80 $ par mois. Cela constitue un montant important, qui les aide grandement à subvenir aux besoins d’une famille.

Même si les plus jeunes femmes préfèrent porter des melhafas aux motifs imprimés dans des usines, importées de Chine et de Dubaï, les coopératives demeurent très populaires. « Nous vendons presque tout notre stock, surtout pendant les fêtes religieuses, où nous avons la coutume de porter de nouveaux vêtements », dit Youné. Elle ajoute : « Les clientes s’emballent quand elles voient les melhafas multicolores de notre magasin, car chaque pièce est unique ».

Photos

1-les membres de la coop s’assoient ensemble pour travailler… et discuter ; 2-après le brodage des motifs,
les melhafas sont empilées en attendant l’étape de la teinture ;
3-Lalli, une membre de la coop, porte une melhafa de couleur fraise et crème; 4-Fatimetou, 18 ans, travaille à l’aiguille depuis qu’elle a 10 ans;
5-Hona rinçant un voile fraîchement teint.
6-Youné (en orange) traçant un dessin sur l’étoffe vierge, tandis qu’une amie s’occupe des travaux d’aiguille;
7-Les melhafas sont mises à sécher au soleil;
8-Khadijetou défaisant attentivement les points sur une melhafa teinte : une seule erreur et des heures
de travail seront perdues.

Texte : Brigitte Mentges  et Tatiana Philiptchenko 
Photos : Tatiana Philiptchenko 
/Megapress.ca

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