Femmes d’ailleurs: Angela Sanchez, la battante

par | Avr 27, 2015 | societe

Rencontre avec la femme qui a rendu le quartier El Triunfo, au Costa Rica, à une centaine de familles à faible revenu.

Texte et photos: Tatiana Philiptchenko
Ce reportage est paru dans le magazine Chatelaine :
http://fr.chatelaine.com/societe/entrevues/femmes-dailleurs-angela-sanchez-la-battante/

Le quartier s’appelle El Triunfo. Une centaine de maisons neuves avec l’eau courante, l’électricité, un service d’enlèvement des ordures. Du vrai luxe pour les 800 habitants, qui, sinon, vivraient dans des taudis. Ce triomphe, c’est beaucoup celui d’Angela Sanchez.

C’ est fou ce qu’une femme décidée peut réaliser. Même quand tout joue contre elle. Angela Sanchez est née dans la grande indigence des campagnes de son pays, le Costa Rica. Elle a appris à lire et à écrire à 15 ans, en allant à l’école le soir, après avoir travaillé toute la journée comme gouvernante.

Combative, au courant de ses droits, elle voulait améliorer ses conditions de vie. Elle voulait une maison. Elle en voulait même une centaine. Pour elle et pour d’autres qui, comme elle, n’y avaient pas accès. Son objectif : la propriété subventionnée. Au Costa Rica, les familles à faible revenu peuvent obtenir un subside de 11 200 $ pour acheter un lopin de terre et y construire une maison. En principe. Car il faut se battre pour recevoir cet argent.

Angela s’y est mise dans les années 1980. Avec trois autres personnes, elle fait du lobbying, organise des manifestations. En 1987, le petit groupe croit avoir gagné. Le président Óscar Arias Sánchez inaugure un emplacement de trois hectares où l’on prévoit ériger les habitations à prix modique.

Mais la municipalité de Santa Ana ne veut pas des va-nu-pieds du canton. Tout bloque et deux années supplémentaires de manifs n’y changent rien. « Alors nous avons fait une sorte d’Occupy Wall Street, raconte Angela. Avec des dizaines de familles qui cherchaient désespérément à se loger, nous nous sommes installés sur le terrain en face de l’église. Pour y dormir et pour faire la grève de la faim. »

Trois jours après, les autorités locales délivraient tous les permis nécessaires. La construction pouvait commencer. On a sélectionné les familles les plus pauvres du coin, qui ont obtenu des hypothèques adaptées à leur situation : des paiements de 16 $ par mois pendant 15 ans leur ont permis de devenir propriétaires.

Enfin les premiers habitants d’El Triunfo, dont la militante, pendaient la crémaillère. Depuis, la vie a donné à Angela Sanchez d’autres occasions de se battre. Elle a survécu à un cancer de la gorge. Elle a divorcé et s’est retrouvée seule responsable des siens. Et elle travaille toujours comme gouvernante.

Mais elle n’a jamais arrêté pour autant. En 25 ans, Angela a assisté des dizaines et des dizaines de compatriotes dans la construction de domiciles sur les terrains encore disponibles du secteur. Demande de subvention, titre de propriété, registre national, elle a aidé les gens à se démêler dans la paperasse et la bureaucratie.

Elle a même étendu son action. Une fois par mois, le dimanche – son seul jour de congé –, Angela prend l’autocar à 5 h du matin. Elle va rejoindre des habitants de Guápiles, la région productrice de bananes, qui tentent eux aussi l’aventure de la propriété subventionnée. Elle les épaule dans la recherche des papiers officiels et l’obtention des permis d’eau et d’électricité. Elle les encadre et écoute leurs problèmes. Elle va même jusqu’à collecter des chaussures et des vêtements pour eux.

« Au Costa Rica, dit-elle, les femmes sont beaucoup plus responsables que les hommes. Leur ascension dans les échelons sociaux et professionnels permettra d’améliorer le sort de milliers de Costaricains encore coincés dans la pauvreté. »